Julien Gracq

Produire un album : un fleuve oscillant entre engagement et empêchements 4/6

Un sujet, un objet, un projet…

Quand on monte un projet comme la réalisation d’un album, on n’est jamais sûr de l’accueil que celui-ci va recevoir auprès du public. A vrai dire, on est dans une forme d’attente, « une attente dense » comme l’écrivait Julien Gracq (photographie de Julien Gracq en 1951, crédits : inconnu – AFP).

En fait, le succès n’est pas le sujet. Même quand celui-ci s’impose par mégarde, il reste au balcon. Qui se souvient des stars de la chanson française des années 20, 30, 50, 60, etc ? C’est comme un enfant qui voudrait être le héros du jour car il a marqué un but dans la ruelle du quartier. Ses cris de joie ne s’ajouteraient qu’au fracas du coin et au miaulement des chats se disputant le reste d’une arrête. Pour autant, tout artiste est forcément soucieux de ses interlocuteurs et de ses visiteurs.

Qu’entend-on par succès ?

C’est-à-dire que le succès réside principalement dans la réussite pour l’auditeur à se fabriquer son propre jardin secret à l’écoute de l’album. Tel un boomerang qu’il réussirait enfin à rattraper en plein vol.

Ainsi, la première chanson qui représente l’avant-poste de l’album ne remplit pleinement son rôle que si elle conduit l’auditeur à ce propre monologue intérieur. Une forme de contemplation.

C’est peut-être ça une chanson qui nous parle ! Une chance supplémentaire de rentrer à nouveau en aventure. La chanson pourrait bien devenir au final le meilleur remède contre l’empêchement.

C’est elle qui nous met en projet comme ces enfants ayant imaginés des organisations secrètes sur le fleuve jusqu’au moment ou leurs parents sonnent au loin l’appel du ralliement. « Vite, quittons le radeau ».

Le texte, un lieu de travail

Pour tenter d’atteindre ce phare, chaque auteur de chanson cherche à mettre en valeur chaque mot du texte produit en les tissant sous toutes leurs coutures ; visant par-là le changement de rive du prêt à porter à la haute couture.

De même, le principe de révision permet au texte de grandir et de s’affiner. Au gré de ses réécritures, les paroles gagnent en cohérence et en cohésion. Le texte devient « lieu des améliorations » ; un objet d’étude presque à lui tout seul.

Ainsi, au fil de l’eau, le projet de l’album flotte jusqu’à se transformer en une multitude de jets et de bouillonnements dont la corbeille déborde. Écrire, c’est réécrire. Même si en secret, le souhait est unique : que la voie empruntée ne débouche pas sur une impasse qui ressemblerait trop à du rejet.

Reprenons donc nos rames sur notre radeau, car ce qui compte, c’est aussi le lieu même que l’album évoque. En effet, le choix de l’endroit donne à voir s’il est ouvert ou non. Est-ce que le hublot est épais ou à l’air libre ? Est-ce que la chanson enferme ou permet l’évasion de son auditeur ? Quel nouvel air permet-elle de respirer ? Nous nourrit-elle ?

Ainsi, chansons et Voyages sont intimement liés : qu’ils soient réels ou intérieurs. Chaque chanson est un billet qui compte, une fenêtre ouverte sur le monde et nous-même.

Laïus.

 
 
 
 
 
 
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