Les mille et une nuits par Sani ol-Molk entre 1849 et 1856 (source inconnue)

Créer un album : c’est un cadre à Mille et une chansons 3/6

L’étonnement musical : un pouvoir magique sur le réel

Il est toujours surprenant de voir comment une chanson raisonne différemment d’une personne à l’autre en son for intérieur. Il en est de même pour l’écoute générale d’un album.

Pourtant, l’on sait bien qu’une chanson n’est qu’une fiction où les rêves et les craintes sont sans aucun danger pour nous. Mais malgré cela, un écho très fort est là. En effet, une chanson est comme un don et celui qui la reçoit perçoit bien cette générosité à travers la musique et les paroles.

Il peut ainsi comprendre qu’une chanson remplit toujours une fonction : éducative au mieux, politique au plus. Dans les deux cas, elle vise le « vivre ensemble » dans des mondes de plus en plus interpénétrés avec des moyens de transport et de communication si modernes. C’est pour cette raison que j’ai décidé de traduire chaque chanson en anglais, en espagnol et en chinois sur ce site Internet.

On retrouve aussi cet état d’esprit à la lecture complète d’un ouvrage comme celui des Mille et une nuits formant à la fois un tout alors qu’il n’est constitué que de  récits différents.

De telle sorte que l’ordre des chansons (setlist) va forcément influer sur le ressenti que les auditeurs se feront de l’album. En effet, au fil des chansons écoutées une atmosphère globale se distille dans la tête du récepteur.

Cette perception pourra aussi être éclairée à l’aune de son propre vécu et de la  situation d’écoute dans laquelle il se trouve au moment T bien évidemment (bruit, casque, voiture, etc.).

Ainsi, un « bon » album se doit d’aller au bout de lui-même comme les femmes le font dans les récits des Mille et une nuits (même si la question du genre tient une place tout à fait particulière dans cette œuvre).

La chanson correspondrait à un épisode, l’album davantage au « feuilleton »

Finalement, l’album ne relèverait plus du champ de la « compilation » mais du « sens » ; un sens mûrement réfléchi donnant à comprendre les enchâssements entre chacune des chansons proposées supprimant de fait les éventuelles frontières que la setlit insinue avec ces fameux blancs entre-chansons.

Cela pose enfin la question du choix de la première chanson car c’est elle qui va ouvrir la porte culturelle à toutes les autres de l’album, les installant ainsi dans la durée.

La première chanson de l’album a donc un poids capital.

Elle mérite une attention toute particulière car non seulement elle fait cette ouverture mais nous invite à aller réécouter d’autres chansons dont le fameux « Mathilde » de Jacques Brel (1963) qui y fait référence explicitement ainsi que le titre « Cendrillon » du groupe Téléphone (1982) présent sur l’album Dure Limite au regard du thème évoqué.

La setlist arrêtée

Dans le cadre de cet album, l’ordre des chansons est le suivant :

  1. Mathilde
  2. Rejoins-moi
  3. De l’avion
  4. Mon frère
  5. Le ciel des anges (Mon fils)
  6. La dame de cœur
  7. Le vœu
  8. Khalidja
  9. Palavas-les-Flots
  10. Déjà vu
  11. En transit
  12. Lætitia

L’album Avant-Matin est un cadre, le récit reste à construire

L’ordre des chansons n’est pas neutre. Tout commence par l’héroïne : Mathilde. Elle se rend vite compte que son marin d’eau douce ne la rendra jamais heureuse. Elle se met donc à la recherche d’un autre amour possible ; l’imaginant assurément plus aimant. Pour cela, elle lance ce cri de ralliement « rejoins-moi » en direction de tous les amoureux qui ne s’y autorisent pas encore.

Fort de ce désir, elle traverse le pacifique et de l’avion se remet à penser à la bassesse du monde qui se trouve sous ses pieds. Au gré de ses pensées, elle se souvient des temps heureux en présence de son frère qui la protégeait si souvent à l’école des mauvais garnements et de ces voyous du parc.

Une fois arrivée à Paris, elle refera sa vie professionnelle et rencontrera de nouveau l’amour. Malheureusement, le destin continue de s’acharner sur elle et perdra son enfant avant même sa venue au monde, se rendant directement au ciel des anges. A la suite de ce drame, elle s’engagera bien sûr dans un travail de deuil et prendra conscience que perdre son enfant est douloureux quand bien souvent ni la Loi ni la société ne le reconnaissent.

Heureusement, elle reste la Dame de cœur de son homme d’amour et finisse par adopter un enfant après en avoir fait tant le vœu. Elle s’appellera Khalidja du nom de cette migrante malienne qu’ils avaient recueillie quelques mois chez eux il y a plusieurs années de cela. Qu’est-elle devenue ? Nulle ne le sait.

Les vacances approchent, cela sera à Palavas-les-Flots comme chaque année et là en plein milieu de l’allée entre deux rangées de bungalows un petit garçon qui aurait pu être son fils reste planté sous la pluie avec son doudou à la main.

Feed-back terrible dans le cœur d’une mère, cette histoire relève du déjà vu au même titre que ces enfants qu’on ose faire travailler plus de 15 heures par jour  à des seules fins commerciales. Qu’une partie du monde va mal !

Mathilde n’en peut plus et décide donc de partir en transit quelques mois, d’abord au Québec puis à Manhattan. C’est là qu’elle se liera d’amitié avec cette jeune femme Laëtitia. Au fil de leurs longues et nombreuses conversations, elle se rendra compte que certaines femmes vivent aussi des situations particulièrement douloureuses. D’autres formes de drames existent…

Après s’être réconciliée en partie avec elle-même, Mathilde revient enfin à Paris où son homme toujours aussi amoureux d’elle l’attend pour couler avec elle de longs jours heureux.

L’amour et la mort, deux émotions fortes pour la chanson

Pour un auteur, il faut juste donner le « bon » sens aux termes de mort et d’amour comme chez le personnage de Shéhérazade qui réussit à retarder sa mort annoncée en racontant au cruel Sultan Shahryar des contes qu’elle laisse en suspens au matin dans les « Mille et une nuits » (Image : les mille et une nuits par Sani ol-Molk entre 1849 et 1856 – source inconnue).

C’est l’idée que même les puissants ont besoin de croire en des histoires et que la futilité pensée d’une histoire, c’est aussi la vie. Il en va s’en dire que certaines chansons valent de l’or car elles peuvent nous soutenir lors de moments difficiles, parfois nous aider à se souvenir voire dans des cas plus extrêmes, changer des vies. Je suis toujours très étonné de voir comment une chanson a pu parler à telle ou à telle personne. Certaines chansons nous traversent.

Une chanson est comme un « miroir des princes »

On pourrait considérer qu’une chanson est une sorte de script, de récit cadre très court, proche du proverbe, mais qui par sa force poétique nous délivre une « leçon de sagesse » non pas centrée sur le savoir, ni sur le croire mais sur l’émotion racontée.

Pas de récit pragmatique ou de morale dans une chanson, juste un regard sur une situation qui nous touche au plus profond de nous. Et c’est peut-être à cet endroit précis que la chanson se poursuit dans la tête et dans nos cœurs. L’auteur faisant la moitié du chemin en proposant sa chanson, l’auditeur réalisant les derniers pas par l’interprétation qu’il en fait. D’ailleurs, cette rencontre des deux mondes, se réalise pleinement lors des lives ou concerts.

Une chanson, un récit inachevé… comme le conte des Mille et une nuits qui s’enrichit au fil des siècles de nouvelles histoires en son sein. A suivre…

Laïus.

 
 
 
 
 
 
 
 
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